Integration et Handicap


"Homère raconte que Héra précipita
son fils Héphaïstos du haut de l'Olympe
parce qu'il était boiteux et difforme
"
Iliade XVIII, 394; au Chant I, 586,
Homère attribue ce geste à Zeus, père d'Héphaïstos.

Laid, à demi-estropié, il était en revanche extraordinairement habile de ses mains; il fabriqua les armes les plus éblouissantes et résistantes, les bijoux les plus raffinés. Ainsi, il devint “démiurge”, créateur de beauté...

La place que l'enfant ou l'adulte handicapé occupe dans la société où il vit varie dans le rapport que cette société entretien au handicap, dans le regard qu'elle lui porte, dans le malaise, l'anxiété, la peur, et la discrimination qu'il engendre. La définition même du handicap, sa représentation - qu'est-ce qu'un handicap ? Qu'est-ce qu'un handicapé ? - est loin d'être univoque et immuable. Si les conduites face à ce qui est désigné comme tel sont différentes d'une civilisation ou d'un pays à l'autre, elles le sont aussi d'un siècle à l'autre.

En Occident, l'Eglise ne brûle plus les fous sous prétexte qu'ils sont possédés. On voit apparaître à l'initiative de Saint Vincent de Paul dès les années 1620 des oeuvres portant assistance aux aveugles, aux sourds, aux arriérés. Au fil des siècles les comportements évoluent; pour les fous, on passe du Narrenschiff, bateau errant sur lequel on les embarquait après les avoir chassés des villes, au renfermement répressif et utilitaire, à l'internement dans des maisons de force où ils côtoyaient les criminels et d'où ils sont “délivrés” à partir du 19ème siècle pour se retrouver dans les asiles avec le statut spécifique de malades mentaux (M. Foucault, Histoire de la folie, Paris, Plon 1961).

C'est ainsi que progressivement naissent les institutions d'accueil; tout en introduisant le souci du soin et du bien-être , ce nouveau type de structures de prise en charge des personnes handicapées - quel que soit le handicap - a sans doute favorisé la ségrégation et isolé davantage la personne handicapée de la communauté.

Nous souhaitons que ce dossier puisse ouvrir un débat sur les pratiques sociales, éducatives et médicales dans nos sociétés afin de mieux accompagner parents et enfants, d'être mieux à l'écoute des repères que les parents font leurs pour donner sens à ce qu'ils vivent et afin, surtout, d'être ouverts aux compétences de l'enfant.

Intégrer ne veut pas dire “normaliser”. Nous savons combien la norme est étroite et exclusive; cessons de nous y référer. Intégrer veut dire savoir prendre en compte l'enfant avec son handicap et cesser de le nommer par son handicap (trisomique, sourd, aveugle) car ainsi nous le stigmatisons, nous le marginalisons par sa “déficience”. Dès lors, il s'agit -bien entendu- de savoir penser la différence, de reconnaître l'autre comme même que soi et différent de soi.

Il y a visiblement des attitudes face au handicap qui sont culturellement déterminées et qu'il nous arrive de rencontrer dans les familles migrantes. Il y a des groupes, des ethnies, des peuples pour qui l'ascension sociale par le biais de l'éducation et de l'instruction est moins importante que le fait même de “faire partie” du groupe, de la filiation, à travers les échanges les plus divers. Là, l'enfant handicapé existe autrement que par ses performances, car l'attente dont il est l'objet ne se focalise pas sur ses défaillances; elle reste davantage ouverte à cet autre espace commun qui se dessine entre l'identique et le différent.

Mais comment pourrons-nous parvenir à vivre avec les enfants handicapés ? Après les avoir exhibés aux regards impudiques dans les baraques foraines, nous les enfermons aujourd'hui dans des institutions spécialisées où ils ne peuvent rencontrer que leurs propres regards renvoyés à l'infini par un jeu de miroirs. Nos volontés individuelles, nos efforts personnels en tant que parents ou professionnels n'ont que bien peu d'effet sur le jugement social. Sortir les enfants et les adultes porteurs de handicap de là où ils sont “tenus à l'écart” nécessite des résolutions politiques, des moyens d'accompagnement “en milieu ordinaire” importants pour que ces tentatives ne soient plus des “expériences” ponctuelles mais puissent au contraire rapidement se généraliser. Chaque situation est différente; à chaque fois, c'est un autre type d'intervention qu'il faudra se donner les moyens d'inventer.


Liliana Ege, Migrations Santé Alsace
Marie-Eve Fisher, formatrice à l'Ecole de Puéricultrice de Strasbourg