COMPORTEMENTS ET SANTE : questions pour la prevention

Une part importante de la prévention s'appuie aujourd'hui sur une tentative de modifier des comportements, individuels ou collectifs, réputés nuisibles à la santé : mal manger, mal boire, mal dormir, mal aimé… se trouvent ainsi la cible fréquente des campagnes de prévention.

On a, dans cet ouvrage, rassemblé et mis en perspective ces travaux en les articulant autour de trois grands axes :

La prévention repose sur des fondements anthropologiques universels : le malheur, la maladie, la mort semblent être partout l'objet d'une anticipation. L'anthropologie permet de faire apparaître comment, dans différentes cultures, ils sont prévus, maîtrisés, conjurés, (coutumes, rituels, prescription) , mais aussi éventuellement niés, refoulés ou recherchés par des individus ( pulsion de mort, comportement de prise de risque, conduite d'échec auto-agression…) .La prévention a dans ces sociétés, dites traditionnelles, le rapport le plus étroit avec la religion qui ordonne méticuleusement les cultes et dicte précisément les règles du sacrifice ou de la consultation des oracles. De ce rapport il reste, entre autres, dans notre vocabulaire courant la parenté sémantique entre le salut religieux et la santé profane. Il ne s'agit pas là de tenter de comprendre un système de représentation en le coupant des rapports sociaux où il opère, mais d'amener à nous interroger, grâce à ce décentrement, sur la prévention dans nos sociétés occidentales ù elle est censée ne plus s'articuler autour de la religion mais de la science : quels sont les comportements, individuels ou collectifs, intentionnels ou non, que l'on peut observer, de manière générale ou dans des domaines spécifiques comme celui de l'alcool, du tabac, de certains comportements à risque, du dépistage des cancers, de la surveillance du diabète ou de la grossesse ? Où se situent aujourd'hui les lieux de prévention : dans le cabinet du généraliste ? du pédiatre, dans les centres d'examens de santé ? A en croire différentes études, il n'y a pas « d'Homo préventus » mais des attitudes préventives relativement indépendantes dans les différents domaines. Les facteurs de différenciation sociale de ces comportements doivent bien entendu être pris en compte : représentations sociales, connaissances, classes sociales, niveau d'instruction … la possibilité de changement individuel semblant requérir un point d'appui dans l'histoire, l'expérience, la trajectoire, le désir personnel. La prévention moderne a une histoire et des principes. L'examen de la politique de santé permet de faire remonter à la fin du XVIIIè siècle avec l'hygénisme qui vient suppléer les carences de la médecine thérapeutique, en fustigeant, au prix d'une culpabilisation mais non sans efficacité, les conditions et les manières de vie des milieux populaires. Avec le pasteurisme, la rationalité scientifique vient prévaloir, occultant souvent les principes moraux, philosophiques, sociaux sur lesquels se fonde l'action préventive. La prévention pourquoi faire ? Au nom de quoi veut on modifier les comportements, avec les limites et les abus ou détournements possibles, liés aux enjeux économiques et au contrôle social ? Si on veut pallier au glissement, toujours prompt à s'instaurer, des normes scientifiques aux normes morales et sociales, il convient de mettre en question les savoirs sur lesquels se fonde la prévention. Quelle que soit leur puissance d'analyse ou de prédiction, les modèles biologiques et épidémiologiques, qui concourent à la définition des « facteurs de risques » ne sont pas sans faiblesse, d'essence ou d'application : assimilation abusive de la fréquence à la normalité, de la corrélation à la causalité, de la probabilité à la certitude, méconnaissance ou réduction de la multiplicité des facteurs en jeu… L'efficacité et l'utilité enfin de ces savoirs dans leur application à des projets précis visant à agir sur des comportements dits «  à risque » doivent être analysées, faisant apparaître la difficulté et la complexité de l'évaluation de ces actions, qui ne saurait d'ailleurs se réduire à un calcul de rentabilité économique, comme pourrait le souhaiter les organismes de protection sociale.

La science, à elle seule, ne peut pas davantage rendre raison des effets de l'action préventive qu'elle ne peut en dicter l'orientation : il y faut, implicites ou explicites, des choix et des repères éthiques et politiques. Quels sont alors les moyens et les limites de la prévention ?

L'examen des grandes campagnes de prévention collective en France et à l'étranger amène à les questionner et à les resituer comme un élément d'une stratégie préventive, parmi d'autres, dont l'un souvent omis et peu reconnu institutionnellement prend place dans le quotidien du médecin généraliste. Collectivement ou individuellement, est-il possible, légitime, utile de faire évoluer des comportements ?

Et si oui, quels sont les outils et concepts dont dispose la prévention pour ce faire ? Selon les contextes, selon les places et les références des différents acteurs et intervenants, selon que l'on estime agir sur les connaissances, les représentations, les comportements, les conduites, le psychisme, différents modèles sont proposés, pour la plupart issus de la psychologie et de la psycho-sociologie : approche comportementale, psychodynamique, contractuelle, communautaire… Leur confrontation met en évidence la complexité du projet : changer de comportement pour un individu n'est peut être pas une démarche aussi individuelle qu'il y paraît, quelles que soit les voies qu'elle emprunte : long travail intrapsychique personnel qui permettra au sujet de modifier ses relations et sa manière de vivre, ou intervention de «Proximité» sur les réseaux sociaux dont il fait partie, ou encore modification médiatique de la culture où il baigne, voire transformation réglementaire de son environnement - dont pourquoi pas ? - il peut être lui-même instigateur au sein de mouvements d'usagers ou de consommateurs…

Limites, on le voit, complexes et sinueuses, mais dont seules l'analyse et la prise en compte doivent permettre de dégager des approches où l'éthique l'emporterait sur l'idéologie.


Extraits de l'ouvrage Comportements et santé : questions pour la prévention, Presses Universitaires de Nancy, 1992, Coll. Sciences et médecine, pp. 13-15


Pierre Aïach, Norbert Bon et Jean-Pierre Deschamps