Des espaces a grandir
« Quand j'étais petite ma mère me berçait Comme j'étais contente dans ses mains agiles avec ses yeux bruns quand elle me regardait à la fois suppliante, douce et fragile … Comment exprimer mon bonheur, ma fierté dans ses bras me trouver ainsi en sûreté… »
Les bras de la mère constituent le premier espace de nidation qui permet au tout petit de naître, de prendre existence, d'entrer dans la vie sans y perdre son intégrité… puis de découvrir petit à petit en étant entouré et nommé, les limites de son corps, sa place dans l'univers qui l'environne. Mais il n'y a pas que la sécurité matérielle de l'enfant, il y a la sécurité de ses parents par rapport à leurs parents, et je crois que, transmise, c'est elle qui permet de donner ses potentialités », écrivait Françoise Dolto dans la Cause des enfants, soulignant l'importance pour l'enfant de pouvoir s'affranchir de sa dépendance tutélaire avec l'aide de l'adulte.
Pourtant, l'intimité de la relation mère enfant est déjà structurée par l'économie , les valeurs, les croyances de la société qui traversent les relations singulières et subjectives que chaque mère, chaque adulte entretient avec l'enfant. A titre d'exemple, on peut observer que progressivement dans les maisons de nos jours, dès sa naissance, l'enfant dispose d'une chambre. Il y a trente ans à peine, il aurait semblé invraisemblable de laisser un enfant s'endormir seul dans une chambre.
Il s'endormait plus fréquemment dans les bras, dans le lit, dans une proximité directe avec la mère. L'espace de la maison, mais aussi l'espace urbain sont à la fois une résultante mais aussi un cadre qui conditionne et favorise certains types d'expériences et de relations. L'article de Tchérine Mekidèche illustre remarquablement la dialectique existant entre l'espace et celui qui le définit et celui qui se l'approprie.
Ceci témoigne de la manière dont l'espace , la socialisation, l'éducation sont intimement intriqués. Il n'y a pas d'un côté une société pour les adultes et une autre avec d'autres règles, d'autres valeurs bien distinctes pour les enfants.
Si à Bruxelles on s'interroge sur les problèmes de transport, c'est que les transports urbains s'adressent à tous , y compris aux enfants.
Grandir c'est risqué
La première préoccupation des décideurs, des responsables en matière d'espace, c'est aujourd'hui la sécurité . Une sécurité marquée dans la réglementation européenne des aires de jeux. Une sécurité qui permet aux adultes de limiter les risques pour l'enfant mais aussi décliner une responsabilité juridique très onéreuse en cas de plainte. Alors que pour l'enfant, l'espace de la prise de risque se joue autrement.
Janusz Korczak note dans Quand je redeviendrai petit : « Quand j'étais enfant, j'aimais marcher dans la rue, les yeux fermés. Je me disais « Dix pas les paupières baissées », et j'allais jusqu'à vingt pas si la rue était déserte. Pour rien au monde je n'aurais alors rouvert les yeux. Mes premiers pas , je les faisais rapidement mais à la fin, je ralentissais toujours. Parfois cela ratait quand même. Un jour , je suis tombé dans le caniveau….En tombant je me suis foulée le pied. J'avais souffert plus d'une semaine. Pourtant je n'avais rien dit à la maison. A quoi bon puisque de toute façon , ils n'auraient rien compris ? Ils m'auraient fait remarquer que, dans la rue, on marche d'habitude les yeux ouverts. Comme si je ne le savais pas ! Mais pourquoi ne pas essayer de faire autrement ?»
Ariane Mnouchkine fait, elle, l'éloge des terrains pour l'aventure et des ressources créatives des espaces vagues, non définis. « J'ai vu l'autre jour une photo de Doisneau qui est tellement magnifique… Je me suis dite, il faut que je la trouve pour vous…. C'est la photo d'un terrain vague. Vous savez, souvent je vous dis que ce qui manque aux enfants et aux jeunes, ce sont les terrains vagues, parce que dans les terrains vagues il y avait justement l'apprentissage de la précision de l'imagination… Le vague à l'extérieur permettait, j'en suis sûre, une structuration comme ça de l'imagination….Sur cette photo il y a une vieille voiture, et un enfant sur le toit qui est juché, comme un chevalier, comme Richard II, comme Ben Uhr, ou Napoléon… Et derrière il y a celui qui joue le cocher, qui est plus jeune, c'est absolument prodigieux. …Mais eux, ils ne se sont pas parlés, ils sont entrés dans le terrain vague pour jouer. Il faut que vous entriez exactement comme ça….La scène au fond, c'est le terrain vague sublime…C'est une photo admirable, parce que pour moi c'est la naissance de la création, de la créativité chez les êtres…et du théâtre en particulier… »(Ariane Mnouchkine à ses comédiens lors de la préparation de Tartuffe.)
Entre des exigences de sécurité et des besoins pour l'enfant d'explorer, d'apprivoiser…l'équilibre n'est pas donné à priori.
Malgré tout, ce dossier tentera cependant de nous faire cheminer.
Marie-Nicole Rubio, directrice de rédaction
Véronique Huck, mission d'appui petite enfance Franche-Comté
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