Filles, garcons : du jeu dans les roles


«La différence des sexes et celle des générations constituent
l'abscisse et l'ordonnée de chaque être humain, les deux données
fondamentales de l'identité qui ne peuvent être brouillées
sans que s'ensuive une désorganisation de l'être tout entier»

Marie Balmary, psychanalyste, 1986

Or la différence des sexes est le théâtre depuis quelques décennies de débats sociaux, philosophiques et psychanalystes. Ils ont deux enjeux principaux : sur le plan psychologique l'importance de cette différence pour le devenir des humains ; sur le plan social, des enjeux de pouvoir entre hommes et femmes. Les questions soulevées par ces débats vont, des plus récentes comme celle de l'homoparentalité, aux plus anciennes comme les luttes féministes pour l'égalité des hommes et des femmes, en passant par la possibilité de changer e sexe. Elles nous concernent tous. Et cela à plusieurs titres dont j'évoquerai ici quelques aspects : ces aspects forment le contexte dans lequel s'inscrivent les articles de ce numéro du Furet sur les rapports entre garçons et filles.

C'est avec la question du changement de sexe dans le cas de «transsexualisme» que le débat a pris de l'ampleur que nous lui connaissons aujourd'hui. En effet dans les années 1950 au Danemark puis aux USA, ont eu lieu les premières opérations de transformations sexuelles (Frignet, 2000). Ces transformations ont été légalisées ensuite. Peut-on changer de sexe en invoquant comme le font les candidats aux opérations que «la nature s'est estompée»?

Un deuxième aspect du questionnement autour de la différence des sexes est bien antérieur au phénomène de transsexualisme. Il est du aux écrits et luttes de féministes qui, dès la Révolution française, c'est à dire dès l'avènement de l'idée démocratique, posent celle de l'égalité entre hommes et femmes.

L'une des plus célèbres et des plus convaincantes pionnière de la contestation de ce que le sociologue Pierre Bourdieu appelait «la domination masculine» (1998), est la théoricienne radicale anglaise mary Wollstonecraft (1792). Son œuvre n'a rien perdu de son actualité. Elle y dénonce «la négativation du sexe féminin» et «le conditionnement de la féminité».

Une troisième voie a nourri les débats sur la contestation du bien-fondé de la différence des sexes. Elle est liée aux travaux des anthropologues. Mais avant d'en dire quelques mots, je rappellerai, que dans le domaine de la psychanalyse, Freud, au début du 20ème siècle a posé au fondement de l'être humain la bisexualité et a toujours défendu l'idée d'un «devenir» féminin ou masculin qui ne serait pas donné d'emblée par la sexe biologique…

Dès 1930, les ethnologues tels Bronislaw Malinovski et Margaret Mead publient des observations qui montrent l'existence dans de nombreuses cultures non occidentales, d'organisations sociales permettant à certains hommes d'adopter des conduites typiquement féminines. Ces observations seront reprises par les anthropologues sociaux nord-américains pour inventer une notion qui déconnecte le sexe biologique du gender (traduit en français par «identité» de genre) c'est-à-dire des organisations sociales qui définissent ce qu'est un garçon et ce qu'est une «fille».

Plus récemment, en France, les ouvrages de Françoise Héritier, élève de Claude Lévi-Strauss, apportent des données montrant que la détermination biologique est toujours façonnée ou réinterprétée en fonction des organisations sociales : ce sont les institutions, les pratiques quotidiennes, les rituels, les pratiques éducatives qui soutiennent les formes culturelles propres à chaque société pour «habiller» la différence des sexes. Quelques exemples repris à Françoise Héritier dans son livre «Masculin-Féminin» sont particulièrement éloquents. Ainsi, chez les Inuits (société eskimo) le nom donné à un enfant pourra être celui d'un de ses ancêtres défunts, homme ou femme, quel que soit le sexe de l'enfant. Une petite fille pourra être jusqu'à la puberté un «garçon» et élevée comme tel, parce que son «âme-nom» est celui d'un homme. Mais à l'âge où la procréation devient possible, l'enfant devra faire un choix : soit rejoindre son sexe de naissance et les règles sociales qui l'accompagnent, soit devenir «chaman» et conserver une place singulière dans la vie sociale et son groupe.

Autre exemple : chez les Nuers d'Afrique occidentale lorsqu'une femme est stérile, elle peut être «créditée de l'essence masculine». Elle revient alors chez ses frères et bénéficie de parts de bétail «en tant qu'oncle paternel» (ce qu'elle est devenue).

Les exemples d'attribution sociale du sexe foisonnent mais on peut l'entendre dans les exemples cités, le sexe biologique n'est ni nié, ni caché dans les sociétés. Il est aménagé parce que dissocié de l'identité sociale. L'interprétation sociale du sexe biologique a dans ces sociétés pour borne la période de procréation, de la puberté à la ménopause. Et ce sont ces faits, entre autres, qui ont permis à Simone de Beauvoir d'avancer la formulation devenue célèbre «On ne naît pas femme (ou homme), on le devient».

Mais là où les sociétés occidentales avec la notion de gender ont radicalisé la question de la différence des sexes, c'est en tentant d'effacer la différence biologique des sexes au seul profit du gender. C'est dans cet effacement, me semble-t-il, qu'à pu être généralisé l'opération transsexualiste. On fait en quelque sorte comme si le sexe biologique n'existait plus et pouvait être changé au gré de chacun… Il s'agit d'une forme d'auto-fondation par l'individu.

Cependant, la notion sociale de «genre» a permis – et c'est son aspect positif - de repérer et les conditionnements culturels et les modalités du « devenir garçon ou fille » et les discriminations entre garçons et filles.

Faire le point sur quelques unes de ces questions telles qu'elles se présentent dans l'expérience des spécialistes de la Petite Enfance et pour les enfants d'aujourd'hui est ce qui est proposé au lecteur du Furet dans ce numéro. Quels sont les conditions et les processus de la différenciation sexuée de la conception de la naissance ? Comment émerge l'identité sexuée et quels sont les processus de la sexuation ? Comment notre société et d'autres organisent-elles la vie entre garçons et filles ? Que disent les filles et les garçons de la différence des sexes, comment la perçoivent-ils aujourd'hui ?… Et dans les familles, dans les écoles, comment cette différence est-elle vécue ?


Françoise Hurstel, psychanalyste


Bibliographie
Balmary Marie (1986), Le sacrifice interdit, Paris, Grasset.
Bourdieu Pierre (1998), La domination masculine, Paris, Seuil.
Frignet Henry (2000), Le transsexualisme, Paris, Desclée de Brouwer.
Héritier Françoise (1996), Masculin/Féminin, Paris, Odile Jacob
Wollstonecraft Mary (1792) A vindication of the Rights of Woman (Défense des droits de la femme), Oxford, OUP, 1999.