Si l'assiette m'etait contee...
Qui n'a pas son mot à dire sur l'alimentation ?
Manger est une histoire d'amour, une affaire d'argent, un signe de santé, une question de goût, … mais aussi des habitudes, des croyances, des attitudes d'éducation, de culture et de convivialité, qui nous concernent tous et ne nous laissent pas indifférents.
A côté de sa fonction biologique essentielle, manger est un fait social total qui demande à être réfléchi dans le miroir de notre société en mal de repères et où abondent pourtant toutes sortes d'"experts".
En matière d'alimentation comme en d'autres, les conduites et les choix se construisent : dès son plus jeune âge l'enfant reçoit de ses parents, de ses grands-parents, du cadre institutionnel et des collectivités auprès desquelles il évolue, des manières et du sens. Ainsi, lorsque les adultes assument leur rôle d'éducateurs et reconnaissent à l'enfant, dès le temps de l'allaitement et du sevrage, une place de partenaire à part entière, ils lui donnent les outils pour découvrir les goûts, "ingérer" le monde et s'ouvrir à lui.
L'accompagnement de l'enfant et des parents dans cette aventure est une tâche complexe que soulignent plusieurs articles de ce dossier.
Comme dans toute transmission, les parents "puisent largement dans les réserves culinaires de leurs histoires familiales, présentes et passées"1 : ils y disent leurs aspirations, leurs inquiétudes, leurs culpabilités et leurs attentes. Combien de mères pèseront leur bébé après chaque tétée pour se rassurer, combien tenteront de "racheter" le temps dédié à leur activité professionnelle par des sucreries ou autres substituts, d'autres obsédées par le "manger sain" proscriront tout aliment autre que bio, et combien de familles migrantes se laisseront prendre au piège des "frites – mayonnaise" pour leurs enfants comme preuve d'une intégration sociale réussie.
Cette relation qui se joue autour de la nourriture – véritable "objet transitionnel qui permet à l'enfant de structurer son identité individuelle au contact de sa mère, pour accéder ensuite au monde symbolique, à la culture, puis à une identité collective"2- a des résonances intimes ; parfois douloureuses, elles peuvent se manifester au grand jour par des troubles (tels que l'anorexie mentale ou l'obésité) traduisant une souffrance psychologique de manque ou de trop plein de l'enfant.
Aussi, la question de l'alimentation équilibrée ne doit-elle pas être perçue comme un volet distinct qui relèverait en quelque sorte exclusivement du biologique, séparé des dimensions psychologiques, sociologiques, économiques et culturelles de la problématique. Les recommandations de diététique sont parties intégrantes d'une démarche visant la personne dans sa globalité. Elles ne sont pas un corpus de règles coercitives ou des leçons de bonne conduite : la découverte des saveurs, le plaisir de table, le partage du repas sont des recommandations tout aussi fortes que le grignotage est qualifié de néfaste. Les sciences de la nutrition nous invitent à acheter des fruits et légumes de saison, des produits locaux frais. A l'heure du fast food, elles nous encouragent à allier tradition et modernité, à prendre le temps pour cuisiner des plats mijotés et redécouvrir les plaisirs de la marche pour les digérer.
Mais le fond de nos casseroles s'assèche à mesure que le lien social fond comme neige au soleil. Ceux et celles qui résistent à ce "tarissement" sont les familles qui mesurent avec une juste acuité les enjeux de la transmission : souvent en effet, ce sont les femmes migrantes qui continuent à cuisiner jour après jour de vrais plats pour donner à leurs enfants et petits enfants le goût et la mémoire du goût3. Le combat des fourneaux contre le Mac Do paraît certes inégal mais ceux qui ont dégusté des bons couscous, senti le parfum de la semoule et des légumes dans leurs assiettes et connu la joie de cette convivialité savent un jour y retourner.
Tout le monde est d'accord pour dire que "bien manger c'est bien vivre" ; si les adultes doivent être l'exemple, les familles ne peuvent pourtant pas être laissées seules face à cette question. Les collectivités doivent porter leur part de responsabilité et remplir le rôle essentiel qui leur incombe dans l'application des programmes de santé publique. Organiser des "environnements de repas" qui puissent être un temps de ressourcement et de détente favorisant l'intégration comme le préconisent des textes officiels4 demande la mise à disposition de moyens supplémentaires en investissements et en personnels.
A travers des questionnements différents qui explorent les sphères privées et publiques, les contributions du dossier ici présenté viennent rappeler, s'il le fallait, que nourrir et se nourrir ne sont pas des actes simples, innocents…
Claudine Lévy, diététicienne
Liliana Saban, Migrations Santé Alsace
1. S. Gerber, Enfance, Identités culinaires
2. Ibid
3. "C'est pour mes enfants dit-elle, je leur fais un goûter avec une recette de mon pays. Je leur fais des souvenirs pour plus tard", M. Rouanet, Mémoire du goût, Paris 2004, p. 89.
4. Circulaire du 25 juin 2001 sur la Composition des repas servis en restauration scolaire et sécurité des aliments, B.O. n° 2001-118
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