en chemin vers l'autre


Tu es l'étranger. Et moi ?
Je suis, pour toi, l'étranger. Et toi ?
L'étoile, toujours, sera séparée de l'étoile
Ce qui les rapproche n'étant que leur volonté de briller ensemble.
Edmond Jabès

Se mettre en chemin vers l'Autre, c'est partir, accepter de mettre entre parenthèses le monde de ses évidences quotidiennes, s'engager sur un chemin dont on ne sait où il va mener, apprendre à regarder des paysages nouveaux et à comprendre comment on peut les aimer. Aller vers l'autre, c'est accepter qu'il ne soit pas tout à fait comme nous, et l'y autoriser.

C'est aussi accepter que le monde soit un et multiple à la fois et que sa richesse réside dans la diversité.

Nous vivons aujourd'hui dans un monde multiculturel et les chemins vers l'Autre ne sont pas toujours faciles à emprunter. Accepter que l'on agisse, que l'on pense autrement conduit souvent à une remise en question de nos convictions, de nos valeurs.

Cependant, sous couvert de respect de la diversité, peut-on tout accepter ? Qu'est-ce que la tolérance ? Jusqu'où peut-on aller ? Sous couvert de relativisme culturel, sommes-nous mis en demeure d'ouvrir tout grand la porte au relativisme moral ? Où sont les limites ? A quel moment faut-il dire, dans le sillage de Socrate, « pas ça ou pas moi » ? Le problème, on le voit, n'est pas futile, il est fondamentalement d'ordre éthique.

Ce problème est aussi le nôtre : il se pose au quotidien dans le domaine qui nous touche ici : celui de la petite enfance et de l'intégration où la question du chemin vers l'autre se pose avec une acuité particulière.

Tout d'abord, elle est certainement présente dans l'environnement de l'enfant, dans sa famille, du côté des adultes et des enfants qu'il côtoie, et qui contribuent à signaler la ou les différences, à leur donner un sens ou à les nier.

C'est Julien qui dans les sanitaires prend un gant et, frottant la peau de Gabriel, s'aperçoit que la couleur ne part pas…
C'est aussi Lucie qui surprend Chaïma parlant kabyle avec sa maman.

A un âge où, précisément, l'identité de l'enfant est en pleine construction, s'appuyant notamment sur la capacité de différenciation qui permettra d'articuler le Toi de l'Autre avec le Moi et de dire JE, il nous a paru éminemment important de nous interroger sur ce qui permet à chaque enfant de construire son identité et son estime de soi, quel que soit son milieu familial ou culturel d'appartenance. Il ne peut y avoir , en effet, re-connaissance, que lorsque semblable et différent deviennent les deux versants de ce qui fait mon humanité à moi au milieu des autres, en tant qu'être à la fois distinct, unique, et porteur en même temps de l'infinie richesse du monde.

Cependant, quelle place le monde qui nous entoure fait-il à la différence, à l'altérité ? Les chemins vers l'Autre se perdent parfois dans les méandres des représentations les plus troubles, les plus primaires aussi, et les anecdotes ne manquent pas, qui illustrent les inépuisables ressources de la bêtise humaine.

Après plusieurs refus d'accueil, une coordinatrice petite enfance rencontre une assistante maternelle pour lui demander de s'expliquer : « je regrette mais mon chien ne peut pas supporter l'odeur des noirs ».

La maman blonde d'une petite fille métisse rencontre une amie qui parle de sa fille de 18 ans : « Tu te rends compte ! Elle sort avec un noir, maintenant. Vraiment, c'est trop… ».

Des parents sont allés voir une assistante maternelle d'origine algérienne et expliquent à la directrice de la crèche familiale « quand on est arrivé, elle était pieds nus chez elle, c'est pas très propre… ».


Marie Nicole Rubio, directrice de la rédaction
Marie-Françoise Iwaniukowicz, comité de rédaction