PLACE AUX ARTS VIVANTS
Les « vertus » de l'Art
Nul n’a jamais vu une abeille démocrate. Toutes les abeilles
sont royalistes. Elles n’en ont d’ailleurs pas le choix. Le
petit d’homme, en revanche, vient au monde infiniment démuni.
Politiquement et techniquement… Il n’est ainsi aucun exemple
d’ « enfant sauvage » qui, abandonné de tous,
ait pu accéder à l’état d’adulte sans
l’aide d’autres humains, déjà adultes ceux-là.
Éduquer c’est transmettre
On s’est longtemps émerveillé, à juste titre,
sur le fait que « l’homme peut apprendre » ; on sait
maintenant que le revers de la médaille, c’est qu’
« il doit tout apprendre ». Notre responsabilité est
donc immense et l’on comprend qu’elle nous inquiète.
Nous devons transmettre, accueillir, dans la maison des hommes, ceux qui
viennent au monde. « Domestiquer », au sens propre. Inculquer
les règles de la domus : affaires d’horaires et de bonnes
manières ; savoir parler, regarder, marcher, se déplacer
sans honte ni agressivité dans l’espace commun, se replier
à temps dans l’espace intime… Mais la domestication
nécessaire peut vite basculer dans le dressage et le conflit de
volontés. On connaît ces situations terribles où chacun
se cabre : l’éducateur sur sa détermination à
faire plier et l’éduqué sur son refus d’entrer
dans la norme. La relation devient alors mortifère : l’un
des deux protagonistes doit céder et l’éducation,
dans tous les cas, est perdante. Que ce soit parce que l’enfant
se soumet sans comprendre ou parce que l’adulte abdique toute velléité
éducative.
Transmettre sans normaliser. Accueillir sans forcer la main. Intégrer
sans violence. Telles sont donc les exigences auxquelles tout éducateur
est confronté. Et l’on comprend que Freud, au regard de leur
difficulté, ait pu qualifier l’éducation de «
métier impossible ».
Un appel à entrer dans le cercle de l’humain
Mais, sans aucun doute, ce métier est-il moins impossible dès
lors que l’on s’attache à l’effectuer à
travers des médiations et, en particulier, à travers la
médiation artistique. L’art a, en effet, cette vertu d’accompagner
dans l’universel en venant chercher, en chacun, ce qu’il a
de plus intime. Il vient relier les hommes entre eux, en une démarche
qui respecte leur intimité.
Ainsi l’art propose-t-il à l’enfant de se reconnaître
en ses formes d’expression les plus diverses : il aide à
dire son angoisse, sa joie, son inquiétude, son enthousiasme ou
sa peur. C’est un geste, un son, un jeu de couleurs, un regard,
une voix. C’est une image, une chanson, un mouvement du corps, une
forme qui s’ébauche sous ses yeux et où il reconnaît
quelque chose de lui. L’art a cette vertu immense d’aider
à sortir de la solitude sans pour autant forcer quiconque à
se « livrer » : en participant à un atelier d’expression
artistique on ne se « livre » à personne pieds et poings
liés ; on n’abdique pas son quant à soi, mais on est
placé dans une situation où l’on peut être interpellé,
entendre cette « petite musique » qui vous parle de vous sans
vous désigner du doigt, voir venir, sur la pointe des pieds, celui
ou celle qui vous tend sa main sans vouloir arracher la vôtre.
Quand la véritable transmission ne peut advenir ni sous la contrainte
ni même par la seule séduction, l’art, lui, est capable
d’intégrer sans violenter. Il appelle à entrer dans
le cercle de l’humain, en une contagion qui ne supporte aucune exclusion.
Il fait signe, avec entrain et pudeur tout à la fois. Il donne
confiance. Il permet de prendre le risque de la parole et de la rencontre.
Il aide à sortir de sa coquille, à se déployer en
sécurité dans l’espace commun. À comprendre
que, là, la place que l’on occupe n’est prise à
personne. Bien au contraire.
« De la musique avant toute chose » : plus que jamais ! Parce
que nos enfants sont trop souvent abandonnés dans un monde sans
repères. Parce que les repères ne s’acquièrent
pas aux forceps mais dans le mouvement même de la vie, dans la découverte
de ce rythme si particulier d’un être qui se met au diapason
avec d’autres êtres sans s’assujettir à eux.
Philippe Meirieu, Professeur en Sciences de l'Education
Extrait de l’article paru dans les Cahiers de l’éveil
n°1 - Février 2000
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