D’après les dernières estimations, plus de la moitié de la population mondiale vit dans des zones «multilingues», où l’on peut constater la présence de deux ou plusieurs langues. Les nombreuses situations de multilinguisme que l’on observe actuellement dans notre monde proviennent essentiellement des changements qui affectent la façon dont vivent les gens. Parmi ces changements radicaux, on note l’introduction du système scolaire obligatoire et ce qui en découle, c’est-à-dire l’évolution vers l’utilisation universelle de la forme écrite d’une langue nationale, qui se distingue d’ailleurs bien souvent de la langue orale d’une région ; le fait que le tracé des frontières politiques ne tienne pas compte des réalités linguistiques ou que des langues aient été imposées par les puissances coloniales (souvent européennes) ; le phénomène d’urbanisation chez des populations d’origines diverses, souvent rurales ; et enfin, la banalisation des migrations entre différents pays.
Le terme de «situation multilingue» est un terme très général. Il ne nous renseigne pas sur qui utilise quelle langue pour dire quoi, ni combien de personnes parlent quelle langue, ni la proportion de vrai «plurilingues» d’une population donnée (le Conseil de l’Europe définit le terme «plurilingue» comme «la capacité à utiliser les langues dans le but de communiquer et de prendre part aux interactions interculturelles»). Le terme «plurilingue» est également très vague. Il ne dit rien sur les conditions sociales qui déterminent l’utilisation de plus d’une langue. Par exemple, quelle langue sera utilisée à la maison ou à l’école. Pourquoi choisirait-on de discuter finance avec son époux dans une langue, et éducation des enfants dans une autre ? Ces deux termes ne définissent pas non plus les lois qui gouvernent l’utilisation des langues et en particulier quelles langues sont désignées comme «officielles». Ils ne définissent pas plus les règles qui régissent les formes écrites ou orales d’une langue.
Langage, culture, identité et pouvoir
De nos jours, en Europe, un enfant doit faire face à de nombreuses situations dans lesquelles il est exposé à au moins deux autres langues, que ce soit à la maison, dans son entourage immédiat, dans les structures d’accueil de la petite enfance ou à l’école. Dans ce monde multilingue, l’UE veut promouvoir le plurilinguisme. En effet, à l’issue de la réunion de chefs d’Etats à Barcelone en mars 2002, l’enseignement précoce d’au moins deux langues étrangères a été encouragé. Dans une interview récente, le Commissaire Européen au Multilinguisme, Leonard Orban (Roumanie), parle de l’importance d’être multilingue, «mon but est de prouver que la diversité culturelle et linguistique n’est pas un fardeau mais une superbe opportunité à saisir.» Il ajoute ensuite qu’«apprendre une langue étrangère dès le plus jeune âge est une façon efficace de contribuer au multilinguisme.»
On reconnaît aujourd’hui l’importance du langage pour plusieurs raisons : la reconnaissance identitaire, l’appartenance culturelle et le succès économique. Et pourtant, une certaine ambivalence demeure à propos du plurilinguisme, tout du moins en qui concerne certaines de ses formes. Comme le souligne Christiane Perregaux dans son article, «le bilinguisme a longtemps été mis en cause comme étant un des facteurs de retard de langage et de difficultés d’apprentissage souvent observés chez les enfants de familles d’immigrés.» Ce n’est pas le bilinguisme qui doit être pointé du doigt mais bien les structures elles-mêmes, telles que les structures d’accueil de la petite enfance et les écoles «classiques» par exemple, qui ne sont pas à même de recevoir des enfants bilingues. Comme le fait remarquer Serap Sikcan, «lorsque le développement monolingue des enfants grandissant avec une seule langue de référence est utilisé comme principale référence, les enfants multilingues sont désavantagés.» Le statut inégal des langues est aussi un problème puisque les enfants «perçoivent dès le plus jeune âge que les langues sont appréciées différemment.» Par conséquent, statut et pouvoir entrent dans l’équation tout comme les connaissances, formations et attitudes envers les langues des équipes éducatives des structures d’accueil et des écoles. «Ce n’est pas l’université qui a le plus besoin des équipes enseignantes les plus qualifiées mais bien les structures d’accueil de la petite enfance» déclare Anémone Geiger-Jaillet qui souligne également l’importance du lien entre les familles et les structures d’accueil elles-mêmes.
Dans ce numéro Avec 23 langues officielles, des dizaines de langues régionales et des centaines de langues parlées par les immigrants en Europe, ce numéro d’Enfants d’Europe ne peut se prétendre être exhaustif. Nous fournissons une information générale sur les langues parlées en Europe, l’article d’Anémone Geiger-Jaillet qui propose un aperçu des différentes approches d’enseignement des langues, et celui de Adrian Butler à propos du Conseil de l’Europe, qui a joué un rôle de pionnier dans l’incitation à l’apprentissage des langues.
Nous examinons ensuite des exemples de soutiens à la diversité linguistique, dans des pays où cette diversité a des origines très différentes (Pays de Galles, Suède, Allemagne, Italie, Portugal et Roumanie) ainsi que dans deux projets nationaux spécifiques : Eveil aux langues et Education et Ouverture aux Langues à L’école qui encouragent les enfants à adopter, dès leur plus jeune âge, une attitude positive envers l’apprentissage des langues et la diversité.
Par le biais de témoignages, nous apprenons également ce qu’est être polyglotte dans une société multilingue, afin de mieux en comprendre les plaisirs comme les difficultés. Agota Kristof, qui est née en Hongrie et est devenue écrivain de langue française après avoir dû fuir son pays, parle d’une vie passée, cernée par des langues «ennemies», «éradiquant ma langue maternelle». Billy, âgé de 10 ans, né en Thaïlande mais arrivé en Ecosse à l’âge de 7 ans. a dû faire face aux difficultés liées à l’adaptation à une nouvelle langue et à un système scolaire différent. Son témoignage, riche de détails, nous donne un aperçu de la réalité du bilinguisme. «Quand je parle thaïlandais ma voix sonne différemment. En thaïlandais ma voix est plus aiguë alors que ma voix anglaise est plus grave». Michel Vandenbroeck écrit à propos de sa condition d’enfant, de père et de chercheur polyglotte dans le contexte multilingue belge, et de la façon dont cette expérience a fait naître en lui un sentiment fort d’engagement envers une éducation qui encourage les enfants à respecter la diversité dès le plus jeune âge.
En conclusion Les enfants en bas âge sont rarement la cible des politiques de promotion des langues, bien que ce soit précisément ce groupe d’âge là qui soit le plus ouvert aux différentes langues. Dès le plus jeune âge, les enfants devraient être encouragés à reconnaître la diversité linguistique qui les entoure, comme une richesse et un bienfait.
Nos structures d’accueil de la petite enfance et nos écoles doivent prendre en compte les différentes langues utilisées par les enfants et leurs familles. Elles doivent aussi développer des méthodes d’enseignement adaptées aux sociétés multilingues. On doit offrir des formations aux éducateurs et leur fournir les ressources (livres, CDs, vidéos, jeux, etc.) pour encourager cette ouverture. Comme pour tous les éléments qui façonnent une culture, les langues doivent, elles aussi, évoluer pour rester vivantes et être partagées.
L’Europe de demain doit être fondée sur notre riche héritage linguistique et la diversité. Chaque langue ouvre une perspective particulière (une vue unique du monde avec ses propres champs de pensées et de sensibilités), qui est irréductible et qui ne peut être retranscrite de manière parfaite. C’est pour cette raison qu’une langue est très précieuse.
Savoir apprécier les sociétés multilingues et promouvoir le plurilinguisme ouvrira la voie à un plus grand respect et à une plus grande tolérance. Bien que les initiatives linguistiques ciblant les jeunes enfants n’en soient encore qu’à leurs balbutiements, nous espérons que ce numéro de notre revue permettra de faire avancer ces conceptions.
Marie Nicole Rubio, directrice de rédaction de la revue
Andrée Tabouret-Keller, présidente du Centre d’information sur l’éducation bilingue et plurilingue à Aoste (Italie).