Donner du sens au monde
Notre rédactrice invitée, Teresa Ogrodzinska introduit le thème de la science et les jeunes enfants
« La terre est à la fois le boulet et la chaîne de l’homme » disait Hugo Steinhaus. Le célèbre mathématicien polonais était connu pour ses remarques spirituelles. Parfaitement conscient du fait que les mathématiques n’étaient pas le fort de tous, il publia en 1938, en polonais et en anglais, un livre exceptionnel intitulé Un Kaléidoscope mathématique, destiné à rendre les mathématiques plus accessibles au grand public. Le livre ne tarda pas à être traduit dans dix autres langues.
Je me demande parfois quel type de métier j’aurais choisi si quelqu’un m’avait recommandé la lecture du Kaléidoscope de Steinhaus quand j’étais jeune. Enfant, j’aimais la nature. J’ai eu des crapauds, réalisé mon propre herbier et aimé les expériences que nous faisions en classe de chimie. Hélas, aucun professeur ne remarqua mon intérêt ni ne m’encouragea à entreprendre une étude approfondie du monde de la nature. J’étais également douée pour les mots et gagnai rapidement une réputation de jeune fille à « l’esprit littéraire ». Je ne contestai pas cette étiquette.
A l’école secondaire, je me contentais de supporter, en souriant, mon professeur qui me criait : « Idiote ! Assieds-toi, tu es nulle en math. » Elle s’adressait ainsi à la plupart d’entre nous, même à Maciek, qui obtenait pourtant des résultats corrects en utilisant ses propres méthodes innovatrices.
Je réussis mon examen terminal de math sans grand problème, et mon examen de littérature haut la main. Il était évident aux yeux de tous que j’irais à l’université pour y étudier les arts et lettres. Aujourd’hui je possède une licence en langue et littérature polonaises, mais j’ignore si j’ai fait le bon choix. Maciek n’eut aucune difficulté à suivre une licence en mathématiques et possède aujourd’hui un doctorat dans une université américaine renommée.
Comment enseigner les sciences aux enfants ?
Les enfants sont des explorateurs nés – ils veulent comprendre le monde. Ils veulent toucher à tout, tout sentir, tout explorer. Ils posent des questions sur tout ce qui les entoure, élaborent leurs propres théories, créent du sens. Ce numéro d’Enfants d’Europe cite de nombreux commentaires d’enfants, que nous, adultes, pouvons trouver surprenants ou bizarres ou qui nous font réfléchir…
Alors, comment devons-nous enseigner les sciences aux enfants ? Geoffrey Boulton examine les principales difficultés : « Les difficultés de l’apprentissage de la science consistent à créer un pont mental, reliant le monde empirique des sens à un monde d’abstraction. C’est un pont que bon nombre d’entre nous n’arrivent pas à franchir et dont beaucoup tombent… Comment créer ce pont reliant le tangible à l’abstrait ? Comment résoudre la question de l’incertitude ?»
Ces dernières années ont vu naître une pléthore d’initiatives visant à aider les jeunes enfants à donner du sens au monde qui les entoure. Il est intéressant de constater que bon nombre sont apparues en dehors des institutions d’enseignement traditionnel, ce qui n’est sans doute pas sans raison. Des associations, des musées, des centres d’éducation scientifique, des jardins zoologiques et des universités se chargent d’organiser des ateliers, des expositions interactives, des classes d’expérimentation et des sites Internet pour enfants (et bien souvent aussi pour parents et enseignants). Les questions des enfants ont bien souvent été le point de départ de ces projets, souvent conçus en concertation avec d’éminents universitaires – peut-être parce que ces derniers aiment, eux aussi, poser des questions, ou parce qu’ils sont fascinés par les questions et les processus mentaux des enfants. Enfants d’Europe vous propose la description de plusieurs de ces projets.
Les instituteurs au défi
Comment préserver ce caractère inquisiteur des enfants ? Comment encourager leur curiosité naturelle ? Les théories pédagogiques modernes offrent certaines suggestions, par exemple : donner à l’enfant un espace d’exploration et d’expérimentation individuelles. Contrairement aux apparences, il n’est pas facile du tout de changer l’approche traditionnelle, partagée par de nombreux enseignants qui ont appris à se comporter comme des figures d’autorité omniscientes et des transmetteurs de la seule connaissance véritable.
C’est un véritable art que d’écouter et suivre les enfants, nous expliquent Ingela Elfström et Bodil Halvars-Franzén : « Lorsque les enseignants sont incités à écouter les histoires et théories imprévisibles des enfants, un nouvel espace s’ouvre dans le champ relationnel. Ici, les enseignants deviennent eux-mêmes un élément du processus. » Un autre exemple de l’art d’enseigner consiste à créer des espaces permettant aux enfants d’explorer le monde par eux-mêmes. En 1997, dans une interview pour Magazyn, le supplément hebdomadaire du plus grand quotidien polonais Gazeta Wyborcza, Georges Charpak, prix Nobel de physique français disait : « Je suis réellement impressionné par ce que les Américains sont en train de faire dans l’enseignement primaire. Ils adoptent une approche “hands-on”, ce qui signifie que l’on peut littéralement toucher les choses avec ses mains. Le but est d’exploiter au mieux cette période où le jeune enfant est particulièrement créatif et inquisiteur. » Vous pourrez lire les résultats des efforts entrepris par Charpak pour introduire cette approche « hands-on » dans le système scolaire français.
Comment les enseignants peuvent-ils se préparer aux défis pédagogiques modernes ? Lucia Selmi nous décrit un projet local de « redéfinition du champ disciplinaire », basé sur les problèmes rencontrés au quotidien et sur le mode de pensée des enfants : « Pour comprendre la façon dont les enfants interprètent les phénomènes, il est nécessaire de pouvoir observer les événements en utilisant des perspectives, des langages et des pensées différentes. Il est également important d’encourager le raisonnement plutôt que de donner des réponses, et de reconnaître que les schémas procèdent de manière non linéaire, avec d’apparentes incohérences. »
La méthode pédagogique interdisciplinaire que je trouve particulièrement intéressante est celle que Lilian Katz a appelée Project Approach (Approche par projets) et qui fonctionne très bien, même chez les enfants de la maternelle. Les auteurs du projet considèrent que le processus d’apprentissage est naturel, spontané et expérientiel. Le rôle de l’enseignant n’est pas d’enseigner mais de coordonner le travail des enfants et de créer un espace pour leurs investigations afin de les aider à tirer des enseignements de leurs expériences. Le projet comporte trois phases. Dans la première, les enfants, aidés des enseignants, choisissent un sujet qui les attire et se prête à l’investigation. Ils en parlent, formulent des hypothèses et planifient ensemble diverses activités. Dans la deuxième phase, ils collectent de l’information, réalisent des interviews, invitent des « experts », vont sur le terrain, créent des constructions et réalisent des expériences – juste pour vérifier leurs idées. La dernière phase sert à réexaminer et partager ce qu’ils ont appris. L’approche par projet encourage la pensée logique, les questions, l’apprentissage par expérimentation et déductions.
Les enseignants qui veulent utiliser cette méthode ont besoin d’une formation et, pour pouvoir la proposer, les institutions de formation pédagogique doivent s’engager dans la coopération interdisciplinaire. Comment ? Teresa Vasconcelos et ses collègues en offrent un exemple dans le cadre duquel des étudiants, des superviseurs de stages et des enseignants en pédagogie issus de différentes disciplines travaillent ensemble.
Des opportunités pour tous
Mon ami Marek et moi avons passé de nombreuses heures à parler des meilleurs moyens d’investir le budget limité de l’éducation en Pologne. J’ai opté pour une politique d’égalité des chances, incluant un accès aisé à l’éducation préscolaire pour chaque enfant. Marek, qui est physicien, a été éduqué dans le respect de la science et était d’avis que tout pays a avant tout besoin d’élites. C’est chez les étudiants universitaires, pensait-il, que nous devrions investir. Après vingt ans de discussion, il a vu les résultats de nos programmes préscolaires dans les communautés rurales et a été gagné à la cause !
Les enfants des zones rurales sous-développées sont tout aussi doués pour émettre des hypothèses, expérimenter, chercher des réponses et présenter leurs découvertes que leurs pairs des riches familles urbaines. L’approche par projet présente la même efficacité quelle que soit la communauté. Telle est la conclusion de Monika Rosciszewska-Wozniak, dans son article sur un programme d’éducation polonais unique visant à améliorer les chances des enfants des campagnes qui risquent l’exclusion sociale. Elle y parle également de l’implication des parents, qui jouent un rôle clé dans les réalisations de leurs enfants : « Les parents sont experts quand il s’agit des besoins de leurs enfants, et les enseignants sont experts en matière d’enseignement. Lorsqu’ils unissent leurs forces, l’éducation des enfants dépasse l’enceinte scolaire pour s’étendre au voisinage et changer la communauté tout entière.»
Je suis aujourd’hui grand-mère et j’aime prendre part à la vie de mes petits-enfants, Maja, 2 ans, et Krzys, 4 ans. J’écoute patiemment ce que dit Krzys et suis comblée de joie lorsqu’il annonce gravement que « la glace est une prison pour l’eau ». J’espère qu’au cours de son éducation, il rencontrera un professeur qui ne lui dira pas que la glace n’est rien d’autre que de l’H2O à l’état solide.
Teresa Ogrodzinska est présidente de la Fondation Comenius pour le développement de l’enfant en Pologne. ogrodzinska@frd.org.pl