En février prochain, la ville de Reggio fêtera le 40 ème anniversaire de l'inauguration de son premier centre municipal de la petite enfance. Des personnes viendront du monde entier pour se joindre à la fête. En effet, depuis 1964, Reggio est le théâtre de l'une des expériences les plus significatives de monde en matière de petite enfance.
Chaque année, des milliers de personnes visitent la ville pour la découvrir. Depuis 1981, l'exposition de la ville de Reggio «Les cent langages des enfants» a parcouru le monde entier, accompagnée par des orateurs originaires de Reggio, totalisant sur les 22 dernières années, 112 apparitions dans 103 villes réparties dans 23 pays. Des réseaux «Reggio» ont vu le jour dans 13 pays, y compris l'Australie, les Etats-Unis, la Corée, le Royaume-Uni, l'Allemagne, les Pays-Bas et les cinq pays nordiques. Le travail réalisé à Reggio a donc eu des résonances non seulement dans le monde anglo-saxon, mais aussi dans de nombreuses autres régions d'Europe, ainsi que dans certains pays d'Asie et d'Amérique Latine.
Mais qu'est ce que Reggio ? Et comment faut-il interpréter ce rapport que la ville entretient avec tant de monde et tant de lieux du monde entier ?
Ville de quelques 150 000 habitant, Reggio se trouve en Emilie Romagne, une région du nord de l'Italie, l'une des plus riche d'Europe. Sa population a augmenté au cours des dernières années en raison d'un afflux d'immigrés venus du monde entier, contribuant à la création de ce que Sandra Piccinini appelle la «nouveau Reggio». La ville est ancienne et de taille confortable et, selon les observations de Jérôme Bruner, «on y rencontre une forme de courtoisie rare, une sorte de précieux mutuel».
Reggio, c'est aussi un réseau de 33 centres pour jeunes enfants, les uns pour les enfants âgés de quelques mois à 3 ans (nidi), d'autres pour enfants âgés de 3 à 6 ans (scuole dell'infanzia). Les articles suivant désigneront respectivement ces centres par les termes de «crèches» et «écoles maternelles» ; et sous le terme collectif de «centres de la petite enfance» ou «écoles municipales». Le réseau a été construit et soutenu par la municipalité ; il est donc le fruit d'un gouvernement local fort et démocratique.
Mais il importe avant tout de savoir que Reggio est un centre de la pensée et de la pratique pédagogique, pénétré de valeurs culturelles, qui a intégré les centres de la petite enfance dans l'espace social et politique. Dans les articles qui suivent, les auteurs – locaux ou membres des «amis de Reggio»- présentent quelques unes des idées et des pratiques les plus importantes de Reggio à l'heure actuelle. Il est important de le souligner car Reggio connaît une évolution et un renouvellement constants, et reconnaît le temps présent comme provisoire et contestable. Reggio n'est pas un modèle stable dont les résultats sont connus d'avance, mais un lieu où questionnement et incertitude, changement et innovation sont les bienvenus.
Parmi les personnages qui ont le plus influencé Reggio se trouve Loris Malaguzzi (1920-1994), grand penseur pédagogue, premier directeur des centres municipaux de la petite enfance. Son influence se retrouve partout à Reggio, y compris aujourd'hui, 10 ans après sa mort. Elle se traduit par la volonté de franchir les frontières de la psychologie et de la pédagogie orthodoxes, le désir de créer des liens et de découvrir de nouveaux rapports. Elle prône le scepticisme à l'égard des certitudes et de la progression linéaire et l'amour de la complexité, l'innovation et la pensée différente. Et enfin, elle se traduit également, selon la formule d'Alfredo Hoyulos, par la pédagogie de la transgression, mais aussi de l'espoir et des attentes.
Comme point de départ, Malaguzzi avait posé la question difficile : quelle image avez-vous de l'enfant ? Comme le révèle son entrevue avec Carlo Barsotti dans ce numéro, sa réponse était claire, optimiste et forte. L'image est celle d'un enfant plein de richesses, «qui possède de nombreuses ressources à la naissance et un potentiel extraordinaire qui n'a jamais cessé de nous étonner… c'est celle d'un enfant doué pour lequel il nous faut un professeur doué». Cet enfant, expliquent Paola Cagliari et ses collègues dans leur argumentation, est un constructeur actif de connaissances. Selon les termes de Vea Vecchi, «il est né comme un tout et l'ensemble de ses sens tendent à se mettre en rapport avec le monde qui l'entoure pour le comprendre». Hélas, trop souvent nous nous retrouvons «coupés en tranches». Arrivés à l'heure de l'école obligatoire, nous risquons d'avoir gaspillé ces ressources et ce potentiel, faisant de l'enfant riche un enfant pavure : au lieu d'adapter l'enfant à l'école, nous avons besoin d'écoles adaptées aux enfants.
Des idées d'une grande puissance pointent ainsi à l'horizon, non seulement au sujet de l'enfant mais aussi de au sujet de la connaissance et de l'apprentissage.
L'apprentissage n'est pas la transmission d'un corps défini de connaissances, que Malaguzzi appelle la «petite» pédagogie. L'apprentissage est constructif ; le sujet construit sa propre connaissance, mais toujours dans une relation démocratique avec les autres et dans un esprit d'ouverture vis-à-vis des points de vue différents, car la connaissance individuelle est toujours partielle et provisoire. Vu sous cet angle, l'apprentissage est un processus de construction, de mise à l'épreuve et de reconstruction de théories, un phénomène qui crée sans cesse de nouvelles connaissances. Les enseignants comme les enfants apprennent à tout moment.
L'apprentissage lui-même et le sujet d'une recherche permanente, et doit être rendu visible en tant que tel. L'une des méthodes pour ce faire est la documentation pédagogique, qui consiste à alimenter les processus d'apprentissage de multiples façons de sorte qu'ils puissent être partagés, discutés, réfléchis et interprétés. Telle que l'a décrit Vea Vecchi, la documentation pédagogique est «une source unique de connaissance… c'est un matériel précieux pour les enseignants, mais aussi pour les enfants, pour la famille et pour quiconque souhaite approcher les stratégie de la pensée enfantine». Dans ce processus, un rôle important revient aux pédagogues, aux éducateurs expérimentés qui travaillent chacun avec un nombre réduit de centres afin d'aider à approfondir la compréhension de l'apprentissage.
La fameuse métaphore de Malaguzzi «les cent langages de l'enfant» a incité la ville Reggio à développer des ateliers où des langages visuels peuvent être utilisés dans le cadre de processus complexe de construction de la connaissance. Ces ateliers sont «un moyen de bâtir des ponts et des rapports entre des expériences différentes». Ils contribuent à créer des liens, création essentielle à l'approche adoptée par Reggio en matière d'éducation. Vea Vecchi, l'une des participantes aux ateliers, souligne combien les écoles pour enfants plus grands «rejettent ces langage expressifs».
Deux mots sont souvent utilisés par Reggio pour décrire son travail pédagogique : écoute et relations, les conditions essentielles de l'apprentissage. A leur tour, ces mots reflètent des valeurs culturelles profondément ancrées : la solidarité, la démocratie et la participation. La «participation» fait l'objet de l'article de Paola Cagliari et ses collègues, qui la décrivent non pas «simplement comme l'implication des familles dans la vie de l'école», mais comme «une valeur, un trait d'identité de l'expérience tout entière, une conception du rôle de l'école». L'individu et le groupe sont, non pas en conflit, mais entièrement complémentaires : comme l'observe Vea Vecchi, «l'apprentissage individuel est étroitement lié à l'apprentissage en groupe et fonction de ce dernier». Le dialogue se trouve toujours au cœur de la participation. L'histoire des 40 dernières années de Reggio est celle d'un dialogue constant, tant au sein de la ville qu'avec le reste du monde, un mélange d'éléments locaux et mondiaux. Les relations ne concernent pas seulement les enfants, les parents et les enseignants entre eux. Les rapports entre les centres de la petite enfance, la communauté la plus large et la ville elle-même sont tout aussi importants. L'enfant est un citoyen actif de la ville, un citoyen moderne qui vivra également l'avenir, un citoyen doté de droits, mais aussi constructeur d'une culture qui contribue activement à la vie de la vile, capable de poser des questions, d'amener des réflexions et de la créativité dans cette vie.
Comme le souligne clairement l'article de Simona Bonilaura et ses collègues, la ville – son environnement physique mais aussi la culture dont elle est porteuse – revêt la plus haute importance aux yeux de chaque personne impliquée dans les centres de la petite enfance de Reggio. Comme les enfants explorent la ville et préparent un guide intitulé Reggio Tutta, la ville devient le sujet même du type de projet qui caractérise si bien Reggio. Répétons toutefois que le concept de citoyenneté n'est pas seulement local, il est aussi global. Vous constaterez que nos articles font souvent référence à la recherche, car ce concept est important pour Reggio.
Nous ne faisons pas allusion à la recherche menée par des spécialistes extérieurs, ais à celle qui s'inscrit dans une pratique quotidienne, que tout à chacun peut mener – l'enfant chercheur, l'enseignant chercheur, le parent chercheur. La recherche est une habitude de l'esprit, une attitude, que l'on peut développer ou négliger. La recherche répond à la curiosité et au doute. Elle construit de nouvelles connaissances, remplace la pensée critique, fait partie de la citoyenneté et de la démocratie. Comme tout à Reggio, la recherche n'est pas une activité solitaire, mais un processus de relations et de dialogue.
Comment faut-il percevoir Reggio 40 ans après ? Certainement pas comme un modèle ou un programme à appliquer de manière uniforme en suivant les instructions sur l'emballage ! La pensée et la pratique pédagogique de Reggio sont nées d'un contexte et d'un choix politiques et éthiques bien particuliers. D'autres peuvent néanmoins s'en inspirer pour élaborer leur travail et leur pratique propres, non pas dans un processus de reproduction mais de construction de quelque chose de neuf. Par-dessus tout, peut-être, à l'heure om la conformité s'impose de plus en plus à la petite enfance, Reggio donne de l'espoir. L'espoir qu'il est possible de penser et d'agir différemment, de devenir un îlot de résistance et de créer un projet culturel local qui ait le courage de vivre avec l'incertitude et le changement.
A en croire Howard Gardner, les centres de la petite enfance de Reggio «se posent en brillant testament des possibilités humaines».
Peter Moss est rédacteur en chef d'Enfants d'Europe
Carlina Rinaldi est directrice pédagogique des centres municipaux de la petite enfance de Reggio Emilia. Elle est à présent consultante pédagogique au service des Enfants de Reggio Emilia et professeur à l'Université de Modène et de Reggio Emilia.