Repenser l’éducation des jeunes enfants

de Gilles Brougère et Michel Vandenbroeck

La manière de penser la relation qui s’instaure dans chaque culture entre le monde des adultes et l’enfance gouverne au plus profond les pratiques sociales, et spécialement celles qui prennent en charge l’éducation des enfants.

L’ouvrage publié sous la direction emblématique de Gilles Brougère et de Michel Vandenbroeck offre, l’occasion salutaire d’opérer un décentrement vis-à-vis des évidences qui constituent la part aveugle de notre culture en ce domaine.

Les contributions des auteurs anglophones -au nombre de cinq, à parité avec les chercheurs francophones- se réfèrent au courant critique de la tradition américaine, connu sous l’acronyme RECE (Reconceptualizing Early Childhood Education). Rien d’étonnant dès lors que le premier article soit signé par Joseph Tobin, l’un de ses plus illustres représentants. Cette mouvance intellectuelle vise à contester la domination d’une pédagogie se pensant légitimée par les prescriptions de la psychologie du développement. Les approches traditionnelles de la psychologie de l’enfant se focalisent sur l’enfant comme individu et cherchent à proclamer des vérités universelles sur la progression des acquis au cours du temps. L’enfant lui-même guide les professionnels dans leur action. La « pratique adaptée au développement » (DAP) est le fondement de l’identité professionnelle des intervenants américains auprès de la petite enfance. L’ébranlement opéré par la critique de ce dogme rationaliste résulte du travail de relecture que ces chercheurs ont opéré sur des auteurs français, regroupés d’une manière commode sous le nom de « French Theory ». L’influence de Foucault, de Certeau, Deleuze, Derrida, etc. est revendiquée comme fondatrice dans la construction de nouveaux paradigmes pour penser la « reconceptualisation de la petite enfance ». Ce n’est pas là le moindre des paradoxes que fait apparaître ce livre : la place centrale prise par des penseurs français sur la pensée contemporaine américaine, et spécialement sur celle qui anime les recherches concernant la petite enfance.

Cette source d’inspiration ne suffit pas à caractériser l’ampleur de ces nouvelles recherches américaines : d’autres perspectives sont ouvertes grâce notamment à la récente sociologie de l’enfance illustrée ici par le suggestif article de Berry Mayall. Là encore on a abandonné le point de vue propre au fonctionnalisme : les enfants ne sont plus vus comme « des objet de socialisation de haut en bas », mais on essaie de faire surgir le point de vue de l’enfant, l’enfant comme créateur de sa culture dans l’interaction avec des adultes, qui sont de ce fait eux aussi transformés.

En fin de compte, on perçoit que ces travaux bouleversent radicalement nos conceptions de l’enfance. L’enfant n’est plus compris comme une tabula rasa en marche vers un devenir que les adultes lui dessinent, mais comme un sujet autonome, « le petit entrepreneur de sa propre vie », ce qui implique de nouvelles réflexions sur la question de sa participation aux structures préscolaires. Cette autre manière de penser l’enfance fait porter l’accent sur les modalités culturelles de l’apprentissage et remet donc en cause l’universalité prétendue d’une norme de bien-être qu’il conviendrait de diffuser le plus largement possible. C’est ainsi que s’ébauche une interrogation inquiète sur l’interprétation qu’il convient de donner au « droit au développement », principe de base de la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE). Il en résulte qu’il serait pour le moins présomptueux de généraliser au monde entier une conception de l’enfant qui fait de lui un être déficitaire, incompétent, immature, tout entier placé sous le signe du manque et que l’éducation viendrait combler… L’orthodoxie du développement de l’enfant valorise des modes relationnels entre enfants et adultes qui proviennent d’environnements et de processus culturels spécifiques de la conception occidentale de la personne. La très grande variété des réponses obtenues à la question de savoir quelles aptitudes un enfant de quatre ans doit acquérir en priorité ne s’explique que si l’on analyse les modèles culturels souvent implicites transmis de par l’appartenance à telle ou telle communauté. Il est nécessaire de recourir à des outils de réflexion qui mettent au jour les répertoires de pratiques propres à chaque tradition éducative, tout en ne négligeant pas la transformation de ces pratiques par hybridation au contact d’autres conceptions éducatives (cas des parents migrants).

La deuxième partie de l'ouvrage fait écho à la première avec des travaux menés par des chercheurs travaillant en français et apportant une perspective critique appliquée aux contextes dans lesquels ils vivent (Belgique, France, Italie). On y voit comment l’interrogation américaine résonne, mais transposée dans des tonalités colorées par la psychanalyse (cf. le sous-titre de l’article de Liane Mozère : « comment appréhender le désir en sociologie ? »), par l’expérimentation de la Reggio Emilia ou les analyses institutionnelles cherchant à « dénaturaliser » les catégories sous lesquelles sont pensés les fonctionnements sociaux propres à la petite enfance. Dans une symétrie heureuse, ces recherches insistent sur des concepts importés de l’aire anglo-saxonne et qui n’ont pas encore trouvé de traduction satisfaisante. Ainsi la tension entre les crèches et les écoles maternelles en France, les nidi et scuole dell’infanzia en Italie, se focalise-t-elle sur la conception du care, terme anglais qui centre l’attention sur le soin (au sens de « prendre soin ») en s’éloignant de la primauté accordée aux apprentissages dans la conception verticale de la socialisation où l’adulte imprime son point de vue en déterminant quels sont les « besoins » de l’enfant.

Remettre en question ce qui nous paraît naturel ou familier doit nous conduire jusqu’à la reconsidération historique des institutions propres à l’enfance. Ces institutions ont beaucoup à voir avec le type de « gouvernementalité » (concept foucaldien permettant une analyse fine des rapports de pouvoir dans la construction du care) en vigueur dans les ensembles sociaux : c’est ainsi que le questionnement de Perrine Humblet et Michel Vandenbroeck nous fait cheminer à travers deux siècles de politiques sociales en faveur de l’enfance, mais en nous permettant de comprendre comment le care, loin d’être porteur simplement d’une intention humaniste, est le produit d’une construction des problèmes sociaux légués, soit par l’industrialisation (l’hygiénisme du 19è), soit par la crise industrielle (souci croissant de l’échec scolaire dans les années 80), soit par la globalisation (montée en puissance du thème de l’apprentissage tout au long de la vie aujourd’hui).

Tullia Musatti, quant à elle, interroge la signification des lieux d’accueil de la petite enfance aujourd’hui : on assiste un peu partout en Europe à leur normalisation. En effet la diffusion de l’expérience des crèches a instauré des savoirs spécialisés, fondés sur le développement normal de l’enfant ; leur généralisation constitue une référence pour les parents aussi, d’où la promotion de la parentalité, comme nouveau rôle social à apprendre. Pourtant de nouvelles demandes sociales se font jour et il est important de proposer une gamme variée d’accueils dans laquelle les enfants puissent faire des expériences de socialité correspondant aux désirs des parents. Car ceux-ci sont aussi les interprètes des intérêts de leurs enfants.

L’intérêt de l’ouvrage est renforcé par les analyses présentées au sujet de l’ambiguïté de la notion de qualité. L’article de Gunilla Dahlberg et Peter Moss, intitulé « Au-delà de la qualité » remet en cause dans la première partie la rationalité instrumentale qui serait associée à l’idée de qualité. Leur point de vue s’exprime de manière lapidaire dans l’expression suivante : la qualité est un choix, pas une nécessité. La réflexion ouvre ainsi ce concept à une dimension éthique et politique dont on cherchait précisément à l’éloigner. Reste à considérer ce qui en résulte au plan des pratiques éducatives de la petite enfance. A quoi s’emploie Florence Pirard dans la deuxième partie. Son article sur « l’accompagnement professionnel face aux enjeux de qualité de services » montre que la qualité relève d’au moins trois approches : la première, normative, dans laquelle la qualité serait recherchée comme un objet scientifique stable, la deuxième, intersubjective, qui en fait le fruit d’une négociation indéfinie entre groupes socioculturels différents, enfin la troisième qui est qualifiée d’écologique valorise l’interaction entre discours experts, pratiques institutionnelles et contexte culturel. Cette conception entraîne un nouveau positionnement de la démarche qualité : elle s’inscrit alors comme une condition favorable au développement de partenariats fondés sur des rapports sociaux démocratiques. D’où la transformation décisive qui affecte la notion d’accompagnement professionnel.

Cet exemple d’écho entre des chercheurs d’horizons géographiques divers, mais animés du même souci de traquer ce qui semble aller de soi, n’est qu’un parmi beaucoup d’autres : la perspective comparatiste enrichit la recherche francophone sur la petite enfance. L’évolution des conceptions de la socialisation, naguère dominée par la puissante tradition durkheimienne, découvre un nouveau champ de recherches issues de la confrontation féconde entre systèmes de pensée anglophone et francophone d’où surgit, tel un nouvel avatar, un petit d’homme riche en potentiel, fort, puissant, compétent, tout prêt à jouer sa partition d’acteur dans le concert de l’action éducative.

Repenser l’éducation des jeunes enfants
Gilles BROUGERE et Michel VANDENBROECK
Bruxelles : Peter Lang, 2007
288 p.

Note de lecture de Françoise Galichet, Formatrice
Extrait du Furet n°55

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