Une crèche pour
apprendre à vivre ensemble Comment, quand on vient d’ailleurs et qu’on est pétri de références tout autres que celles du pays d’accueil, qu’on n’en parle parfois pas la langue, qu’on ne comprend pas le fonctionnement des institutions et encore moins les valeurs qui les sous-tendent, traverse-t-on la difficile épreuve de celui ou celle qui, confronté(e) à la problématique, non seulement de l’exil, du conflit des valeurs, mais aussi des remaniements identitaires de la parentalité, confie son enfant à une crèche ? Que signifie, sur le plan émotionnel et symbolique l’acte de s’en remettre à des professionnels étrangers pour des soins et une éducation en rupture, ou du moins très éloignée de la tradition dans laquelle on s’est construit(e) ? Comment compose-t-on entre l’attrait de la nouveauté, de la « modernité » et le désir de transmission ? Et enfin quel est le prix à payer, sur le plan psychique et parfois relationnel quand les enfants deviennent comme étrangers à la culture d’origine et s’imprègnent de la culture de la terre d’accueil ? Par ailleurs, les professionnel(le)s de la petite enfance mesurent-ils/elles toujours la distance qui sépare leurs propres évidences, attentes ou exigences des représentations du parent nourri d’une autre culture ? Comment s’acquittent-ils/elles de la délicate mission de mise en confiance des parents et des enfants ? Avec quelles difficultés, quels efforts réussissent–ils/elles à rendre lisible ce qui, trop souvent, est sous-entendu ? Comment construire et penser une pédagogie adaptée à des générations nouvelles confrontées « à une diversité de manière d’être, de représentations et de sens donné aux choses, qui convergent et se superposent, liés d’un côté au processus d’acculturation familiale et, de l’autre, à celui qui prend naissance dans des temps et des espaces partagés » ? Comment s’y prendre, en somme, en des temps où l’horizon du multiculturalisme s’impose toujours davantage dans la plupart de nos pays occidentaux, pour que la crèche devienne véritablement un lieu pour apprendre à vivre ensemble ou, comme le suggère le titre original de l’ouvrage, « Lo stesso nido », un même nid1 où les enfants venus d’ailleurs puissent se développer, s’épanouir, effectuer leurs premiers pas sur le chemin de l’inclusion et se construire de façon harmonieuse dans cet « entrelacement d’identités ouvert, composite et pluriel » qui les constitue, chacun à sa façon ? Telles sont les questions auxquelles cet ouvrage qui vient de paraître aux Editions Erès s’efforce d’apporter des réponses, ouvrant des pistes de réflexion qui, au-delà de la réalité italienne, nous entraînent dans une passionnante découverte, à la fois des cultures de l’enfance et des efforts réalisés par les différents partenaires des services éducatifs à l’enfance, notamment en direction de la crèche, pour construire, jour après jour, « à partir des rencontres, des acquis, des doutes », une pédagogie de la pluralité soucieuse d’une meilleure inclusion des enfants issus de l’immigration et de favoriser le dialogue avec les parents. Rédigé sous la direction de trois scientifiques italiennes, Graziella Favaro, Susanne Montovani et Tullia Musatti2, ce livre est le fruit d’un ensemble de recherches mises en œuvre en 2000-2002 dans le cadre d’un projet3 intitulé « Aspects cognitifs et communicationnels de la cohabitation multiculturelle en Italie : les enfants étrangers entre famille et institutions éducatives », financé par le Conseil National de la Recherche italien et promu par l’Institut de Sciences et Technologies de la Cognition et les universités de Milan–Bicocca et de Pérouse. Les recherches ont été conduites dans trois villes, Rome, Milan et Pérouse, qui sont particulièrement significatives pour analyser les conditions d’accueil des familles étrangères : durant la période considérée dans les recherches, les trois ont toutes connu une augmentation considérable de la population étrangère, en particulier des enfants entre 0 et 3 ans, caractérisée, à la fois, par une importante vitalité démographique, si on la compare au taux réduit de natalité en Italie et par la pluralité des provenances, puisqu’à Rome et à Milan, les familles étrangères sont originaires de plus de cent pays. Situation qui explique l’intérêt accordé à la qualité de l’accueil des familles étrangères et l’urgence de conduire une réflexion sur des stratégies de rencontre interculturelle dans les crèches. L’ouvrage se compose de huit chapitres, comportant une abondante bibliographie et correspondant chacun à la contribution d’un ou de plusieurs chercheurs. Ils sont organisés autour de deux grandes parties : la première, intitulée « Eduquer dans des contextes multiculturels », s’attache à présenter le contexte et les spécificités du travail éducatif dans des services éducatifs devenus, en très peu de temps, multiculturels et plurilingues ; la seconde intitulée « Regards et paroles de mères immigrées » donne la parole aux mères étrangères et aux médiatrices socio-culturelles des services sanitaires, éducatifs et scolaires de Milan, Rome et Pérouse, qui témoignent des difficultés rencontrées et des défis auxquels les femmes ont eu à faire face dans les diverses situations de migration bouleversant profondément les représentations des rôles parentaux et les modèles éducatifs qu’elles portent en elles : contraintes, pour la plupart, d’abandonner l’idée d’un « enfant de tous », élevé dans le « cercle chaud » de la communauté élargie, elles « doivent s’adapter à l’idée de l’enfant de sa maman », au centre de l’attention et des soins prodigués dans l’espace restreint du couple parental». L’ouvrage s’achève sur une passionnante étude à caractère anthropologique qui, à partir de l’histoire et de récits de femmes maghrébines, retrace leur vie quotidienne et la façon dont elles concilient leurs choix éducatifs, les savoirs et traditions issus de leur culture d’origine avec les modèles proposés par la société d’accueil. L’ouvrage est dense, riche, loin de moi la prétention d’en faire une présentation exhaustive. Quelle que soit ma frustration à devoir opérer des choix, je me contenterai d’attirer l’attention sur l’un ou l’autre point, laissant au lecteur le soin d’explorer dans le détail ce magnifique travail qui nous engage dans une meilleure compréhension des difficultés et des enjeux d’une éducation à la pluralité, soucieuse du bien-être de cette « deuxième génération » « qui hérite de l’histoire familiale, poursuit une conversation commencée ailleurs et cherche une place dans l’« ici et maintenant » qui ne soit pas vécue dans l’exclusion et la marginalisation ». Cet ouvrage nous aide aussi à nous décentrer et aiguise en nous le désir de mieux comprendre ce qui, dans notre société, fait obstacle à l’accueil de l’étranger. Une pédagogie au seuil de la conscience Entre arrachement et attachement à la culture d’origine Un livre à recommander à tout éducateur, certes, mais qui passionnera aussi ceux d’entre nous qui cherchent à mieux comprendre les richesses et enjeux d’une société ouverte à la diversité. Note de lecture de Marie-Françoise Iwaniukowicz, professeure de philosophie. Extrait du Furet n°57 Hiver 2008 - Télé : Une nounou pas comme les autres. NOTES : 2 Graziella Favaro est Responsable scientifique du Centre COME
(Un service d’aide à l’inclusion des étrangers
info@centrocome.it - Milan) et coordonnatrice du secteur « Education
Interculturelle » de l’INDIRE (Institut National italien pour
la documentation, l’innovation et la recherche pédagogiques). 3 « Aspects cognitifs et communicationnels de la cohabitation multiculturelle
en Italie : les enfants étrangers entre famille et institutions
éducatives ». |